Naturellement solidaires… mis en conflit par la société

Voici un large extrait d’un article paru dans une revue à laquelle je suis abonnée, la Revue Quart Monde, sous la plume de Bert Luyts, en mai 2009. N’est-ce pas toujours d’actualité?

Je me trouve sur un coin de rue au centre ville de Montréal invitant les passant(e)s à signer la pétition : « Mission collective : bâtir un Québec sans pauvreté ».

Je suis posté à quelques pas d’un dépanneur1. Je vois un homme sortir de là, traînant derrière lui une grosse valise noire sur roulettes. Un taxi attend tout près, je pense d’abord que c’est un touriste qui a attendu son taxi au chaud dans le magasin. Mais l’homme fait quelques pas, jette sa valise par terre, et hurle en faisant de grands gestes vers les passant(e)s et vers les voitures qui circulent. Ses paroles se perdent dans le vent, les gens pressent le pas, ils ont peur.

Il retourne sa valise et l’ouvre. Je vois qu’elle est très usée et qu’elle est remplie de cannettes et de bouteilles vides. Tout en criant il referme sa valise et continue sa route. Quand il passe devant moi, je lui demande : « qu’est-ce qui ne va pas, monsieur ? » Il me répond : « ils n’ont pas voulu prendre mes cannettes, estie2. Le dépanneur a quand même assez d’argent pour les reprendre ! ». Il n’attend pas ma réaction et s’éloigne.

J’entre dans le magasin et m’adresse à l’employé derrière le comptoir : « bonjour, je viens de rencontrer un monsieur qui est très fâché parce que vous n’avez pas voulu reprendre ses cannettes et bouteilles. Pourtant vous reprenez les contenants consignés, non ? »

L’employé, une jeune homme dans la vingtaine, me répond poliment : « j’étais prêt à prendre en partie les cannettes qu’il présentait, mais pas toutes, parce j’ai instruction de mon patron de ne reprendre que les cannettes des marques que nous vendons nous-mêmes. Quand j’ai dit au monsieur que je ne pouvais pas tout prendre, il s’est fâché tellement que je lui ai demandé de sortir. »

J’ai dit : « O.K. Cependant je sais que des personnes comme ce monsieur marchent pendant des heures, allant de poubelle en poubelle, et qu’ils ont besoin de cette petite somme d’argent pour survivre.

L’employé : « je travaille moi-même au salaire minimum (8,50$ l’heure) ici. Je sais que c’est dur de vivre avec peu. Notre magasin est assez riche pour prendre toutes les consignes, mais ce n’est pas moi qui décide. Ce qui complique aussi les choses c’est que l’épicerie, un peu plus loin, a enlevé la machine de reprise de consignes. Cela fait qu’il y a plus de gens qui viennent ici avec leurs cannettes vides. »

Cet événement dont j’ai été témoin me questionne. Ces deux personnes, l’une très pauvre, probablement prestataire de l’aide sociale, mais faisant des efforts pour gagner un petit supplément par son activité de ramassage et une autre personne, employée au salaire minimum, devraient être naturellement solidaires, face à une société qui ne les respecte ni l’une ni l’autre. Pourtant, elles sont prises dans une logique, qui leur est imposée et qui les met en situation de conflit.

Bernadette Lang – Montréal – 8 avril 2010

1 Dépanneur : épicerie ou petit supermarché

2 Injure québécoise

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