Pii Bay : Dans le silence d’une vie simple

C’est un matin calme sur la campagne du plateau de Khorat dans le nord-est de la Thaїlande. Des lotus au rose éclatant commencent à s’ouvrir. Et c’est le moment choisi par l’aigrette pour prendre leur envol.

Sur le village de Ban Non Gniaw, le soleil vient à peine de se lever. Et déjà Pii Bay prépare la charrette pour chercher le foin destiné à nourrir les douze vaches du cheptel familial. Pii Bay Waewthaisong est un homme de quarante et un an. Il est le troisième enfant d’une fratrie de six. Ses parents se déplacent difficilement en raison de leur handicap aux jambes.

Pii Bay est sourd et muet de naissance. Il n’est jamais allé à l’école. Toutefois, il sait écrire son nom et il peut commercer avec l’argent. Par contre, les villageois lui reconnaissent le don de voyance. Il sait lire les lignes de la main.

C’est tout de même le matin, nous sommes en décembre, toutes les rizières ont été moissonnées. Dans la cour de la ferme de la famille Waewthaisong une vingtaine de poulets caquètent de joie devant un festin de grains de riz. Dans l’air, une bonne odeur de riz gluant tout chaud.

Un bonze déjà safran descend la rue principale qui sépare le village en deux. Il entame sa tournée d’aumône matinale. Dans le bol du bonze, des femmes et des enfants y déposent des cuillères de riz et un plat cuisiné enveloppé dans une feuille de bananier. Puis le bonze psalmodie une prière bouddhique. Cette offrande est un geste sacré, un geste de générosité en cette nouvelle journée.

Pii Bay est revenu avec la charrette de foin. En quelques coups de fourche, il remplit les deux mangeoires de l’étable aménagée sous le grenier à riz. Puis, il rejoint son père pour l’aider à déplumer à l’eau bouillante deux poulets et à arracher les poils de deux rats de rizières. Ils seront cuisinés et grillés pour le prochain petit déjeuner.

Autour de neuf heures, Pii Kanha, la sœur ainée de Pii Bay invite chaque membre de la famille ainsi que le villageois de passage à partager ce petit déjeuner. Tous les mets servis ; du riz gluant jusqu’au jus de noix de coco proviennent d’une part des produits de leur ferme et d’autre part de la chasse et de la pêche de la dernière nuit.

Les cinq sens réjouis de tant de saveurs, Pii Bay prépare son sac à dos. Il y dépose une fronde et une hachette qu’il enveloppe dans un tissu. Avec différents “restes” du petit déjeuner, il emporte son casse-croute. Il ouvre l’étable et muni d’un long bâton, il guide les douze vaches vers leur pâturage en bordures de rizières.

En cette fin de matinée et cela jusqu’au milieu de l’après-midi, les rayons de soleil frappent très forts. Par conséquent, c’est le temps consacré aux visites entre les villageois. Aujourd’hui, la famille Waewthaisong est préoccupée de la poursuite des études d’Apple, la fille de Pii Kanha et Pii Lay. A la fin de mars prochain, Apple aura terminé son école secondaire. Elle pense déjà à rejoindre une école de formation d’aide infirmière à Korat, chef lieu de la province. Afin de soutenir l’inscription d’Apple à cette école, la famille est prête à vendre quatre de ses vaches.

En milieu d’après-midi, Pii Bay est de retour avec le cheptel familial. Il rassemble de quelques gestes habiles le bétail dans l’étable et aussitôt charge dans la charrette une dizaine de sacs de charbon de bois. Il va les vendre dans un village voisin afin de s’acheter de nouvelles bottes.

Pendant une bonne quinzaine d’années, Pii Bay a sillonné d’ouest en est, du nord au sud cette région de la Thaїlande en quête de travail. Il a exercé presque tous les métiers agricoles. Il a travaillé sur des chantiers de construction à Bangkok. Il a même était cuisinier et homme à tout faire dans une entreprise chargée de creuser des canaux d’irrigation. Sa plus grande fierté est d’avoir travaillé sur un projet de la princesse Sirithorn, princesse très aimée du peuple thaї.

Durant ses pérégrinations des cinq dernières années, Pii Bay a été humilié en raison de son handicap. Malgré qu’il soit reconnu comme travailleur infatigable, ses employeurs ont souvent cherché à l’exploiter. Fatigué par le mépris et l’injustice de certains hommes, il a décidé retourner dans son village et soutenir sa famille. Maintenant, les taches de la vie quotidienne et les petits bonheurs d’une vie simple lui apportent joie et tranquillité.

Certains soirs, avant la levée des nasses et autres pièges à poissons dans la rivière voisine, Pii Bay apprécie de se détendre devant la télévision. Il aime particulièrement regarder ses feuilletons préférés.

Alain Souchard (Khorat, Thaïlande, le 10 décembre 2009)

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