Qui est le plus perdu ?

J’accompagne Jacques, Sans Domicile Fixe depuis plusieurs années dans un nouveau lieu pour faire une domiciliation.
C’est une démarche difficile à faire pour lui, car à nouveau il sait qu’il va lui falloir raconter sa vie, redire les choses, déballer de nouveau, expliquer, et aussi se justifier (pourquoi a t-il tant tardé à venir ? Et puis pourquoi a t-il laissé tomber le lieu précédent ?…)
Mais il sait aussi que c’est une démarche importante, qu’avoir cette domiciliation, cette adresse lui permet de faire (refaire…) des démarches pour obtenir une carte d’identité (perdue depuis longtemps), pour obtenir aussi, peut être, les minima sociaux et surtout pour relancer des démarches pour un logement.

L’association qui a l’agrément pour faire cette domiciliation, ce qui est très rare sur le département, est un lieu pour une association de soutien aux migrants et sans papiers. C’est ce qui est inscrit sur le panneau à l’accueil, avec écrit en tout petit en dessous « et pour les personnes SDF ».

Effectivement lorsque nous arrivons, il y a là une trentaine de personnes, jeunes hommes pour la plupart, africains, maghrébins, roumains, Roms…. Jacques est le seul homme d’origine française… le seul aussi marqué par des années de rue, portant plusieurs blousons superposés d’un autre âge, un jean taché, des godillots plein de la terre du chemin qui mène à la caravane qu’il occupe depuis maintenant trop longtemps…
Ces jeunes hommes s’interpellent entre eux dans des langues colorés, ils ne maitrisent pas le français et des interprètes sont là pour traduire et soutenir les démarches. Je connais leurs situations insupportables, leurs parcours, le voyage qu’ils ont effectué, les galères qu’ils connaissent aujourd’hui pour s’insérer, pour avoir des droits, pour avoir un lieu pour vivre dignement.

Mais c’est Jacques qui me semble le plus perdu, le plus en difficultés…

Je note les différences, en tous les cas celles que moi je ne peux m’empêcher de souligner, d’analyser, de réfléchir, qui me mettent un peu mal à l’aise… alors que je sais bien que les choses ne sont pas comparables…

Mais c’est Jacques qui une fois de plus met les mots justes sur la situation et me donne la réponse: « Tu te rends compte ces pauvres jeunes qui ont tout quitté pour arriver ici, dans ce pays qui n’est même pas capable de les accueillir comme il faut ! Et puis eux ils sont tout seuls, ils laissent leur famille et ils n’ont même pas de nouvelles, moi au moins je sais que ma fille est belle, qu’elle grandie bien et qu’elle va bien ! Leurs parents à eux ils ne savent même pas ce que deviennent leurs enfants… »

Claire Exertier (Paris – France)

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