Vingt ans après…

Gdansk Août 1979 – Juin 1989

Voilà qui en impose. Trois hautes croix en bouquet de béton, 14 mètres d’élancement, fixées là, en défi au pouvoir, en 1979. La place Solidarnosc à Gdansk respire la fierté. En ville, on voit ceux qui étaient jeunes alors, qui ont vécu les journées de création du syndicat libre. Ils ont les yeux plissés des gens qui sont sur leurs gardes. Qui se sont fatigués.

Pourtant, «plus jamais cela», dit notre amie polonaise Anna au fond du souterrain qui sert de musée à ces journées héroïques. Nous souvenons-nous de l’année 1989 en Europe Centrale, de cette chaîne humaine de 2 millions de personnes à travers les trois pays Baltes, par exemple?

Pourtant, après, beaucoup ont payé le prix fort de s’être libérés de l’occupant, du pouvoir et du savoir unique. Avec les contrôles et les régimes, s’écroulaient les sécurités d’existence dont ils avaient tiré leurs justifications. «Plus jamais cela», revenait, pour Anna et tant d’autres, à changer de métier, à braver le chômage, à continuer à vivre à six sur 60 m2, à voir ses fils partir. Chance de se développer pour les uns, échec dans les rues de Hambourg ou de Londres pour d’autres.

Oui je regarde Anna et son mari, je vois ces photos des mers humaines dont les vagues ont basculé l’ordre de Yalta – et je me demande si après les avoir encouragés, nous étions vraiment à leurs côtés.

La «place de la Solidarité» à Gdansk est garnie d’émotions fortes. Très visible, un immense écriteau en polonais et en anglais: «Ce que les dictateurs de l’Est n’ont pas réussi, les fonctionnaires de Bruxelles l’ont achevé.» En effet, les Chantiers Navals de Gdansk viennent de fermer, par la force des choses. Mais quelques-uns veulent nous faire savoir qu’ils nous attendent encore. Bien sûr, beaucoup d’argent est déjà allé à l’Est, mais ici il s’agit d’autre chose. «Ce qui nous donnait de la force en ces années-là, dit notre amie, ce qui est inoubliable, c’est qu’on se sentait reliés à travers tout le pays, et au-delà.»

Quand partageons- nous, gens de l’Ouest, ce goût-là avec eux ? La question se pose, car le prix de la liberté est aussi celui de la fraternité. Certains en ont donné une leçon tout de suite, tel Jacek Kuron en Pologne, avec sa soupe populaire «Kuronska». Ou encore le Pasteur Führer à Leipzig, qui créa des emplois en complément des prières pour la paix. La vie «sous le régime» les avait fait réfléchir aux valeurs de pardon, de générosité. Le chômage abrupt, suivant la chute de ces régimes, leur a fait entrevoir sa force dévastatrice. Démoralisée et désoeuvrée, la liberté allait décomposer leurs pays en poussière. Ils ont réagi, avec leur professionalité, celle de la miséricorde. C’est à eux que l’Union Européenne doit la patience de ces peuples depuis vingt ans.

De l’autre coté de la place Solidarnosc à Gdansk, un vilain petit mur en béton. Derrière une verdure poussiéreuse, un graffitti de fortune: «La mémoire, c’est un fusil chargé».

Masha Join Lambert (Neudorf, Allemagne)

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Une réflexion au sujet de « Vingt ans après… »

  1. Ils croyaient gagner en liberté… et certains ont tout perdu. Aujourd’hui, le « plombier polonais » essaie de se faire un avenir à l’Ouest alors que les campagnes sont dévastées, les enfants laissés à « la famille »… et que dire des Rroms, raflés en France par exemple comme dans les années de la peste brune.

    Ce n’est pas nous, simples citoyens, qui avons trahi, mais les politiques qui cherchant le « toujours plus » ont fourvoyé l’Europe, laissant la porte ouverte à ceux, tchèques ceux-là, qui, aux dernières élections européennes réclamaient les chambres à gaz pour les TZiganes…

    Certains amis polonais serrent les poings en voyant tout ce gâchi. Il doivent savoir qu’à l’Ouest d’autres serrent les leurs aussi.

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