Identités en question

L’État burkinabé mène actuellement une campagne d’enregistrement des naissances. Cette initiative est à encourager et à soutenir pour qu’elle atteigne effectivement tous ceux qui n’ont pas d’identité légale aux yeux de leur pays. Mais elle oblige à aller plus loin encore.

Au Burkina Faso, le lien entre identité légale et appartenance à sa communauté est si fort qu’on ne peut prétendre relever le défi de la première sans tenir compte de la seconde. L’État est au premier plan pour permettre à tous d’avoir une identité légale, il a aussi un rôle à jouer face à la seconde. Cependant, la responsabilité d’ouvrir à tous la communauté des hommes nous incombe individuellement et collectivement. Autrement dit, cette responsabilité impose à chacun de prendre position pour ‘‘faire communauté’’ avec tous les autres.

J’ai redécouvert ce lien entre identité officielle et appartenance à sa communauté à l’occasion d’un voyage dans un village, à l’ouest du Burkina Faso. J’y accompagnais Ousmane, un jeune en errance dans les rues de Ouagadougou depuis plusieurs années. Ce n’était pas la première fois que nous partions rendre visite à sa famille pour essayer de redécouvrir avec elle ses capacités à offrir un avenir à son enfant.

Aujourd’hui, après un échec dans un centre d’apprentissage, Ousmane, sa famille et moi sentions qu’il était important que Ousmane redécouvre son milieu, renoue des relations avec sa famille et avec sa communauté. Cela s’imposait d’autant plus qu’il voulait obtenir un jugement supplétif d’acte de naissance, pièce déterminante pour l’obtention de sa carte d’identité et qui peut parfois faciliter l’accès à un emploi.

En effet, « les gens ne veulent pas prendre ceux qui n’ont pas leur carte d’identité. S’ils t’envoient chercher quelque chose et que tu pars avec l’argent, comment ils font ? » explique Ousmane. Or, pour obtenir un jugement supplétif, il faut des personnes qui se portent témoin des liens de parenté : être reconnu par les siens est ainsi la condition impérative de toute reconnaissance légale susceptible d’ouvrir des perspectives d’avenir. L’identité première est celle d’appartenir à une communauté. Et celle-ci interroge de manière profonde notre capacité individuelle et collective à faire société ensemble.

Car si les États peuvent s’engager à faciliter les conditions d’accès à un document d’identité, reste encore à savoir qui assume la responsabilité de reconnaître l’autre – si défiguré ou oublié qu’il soit par la marche de la vie ou du monde – comme un homme, et donc de faire reconnaître – en se portant garant – son droit d’avoir accès aux droits, c’est-à-dire sa dignité ?

Cette responsabilité envers celui si différent qu’il en est tout autre demande une mobilisation individuelle et collective. D’abord pour aller vers ceux à qui des mécanismes sociaux ou culturels ont fait perdre le droit de se regarder comme un homme, et d’être reconnu par les autres comme tels. Ensuite pour parcourir ensemble ce chemin de reconnaissance mutuelle. Or, ce chemin passe certainement par contribuer à bâtir une communauté d’appartenance avec tous, jusqu’au tout autre inclus. Saurons-nous apprendre à assumer cette responsabilité de bâtir avec les plus exclus une communauté de reconnaissance qui serait, par notre manière d’être ensemble, créatrice d’accès aux droits ? L’avenir de l’homme y gagnerait sans doute…

Guillaume Charvon (Ouagadougou – Burkina Faso)

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Une réflexion au sujet de « Identités en question »

  1. Ce récit me fait penser à une expérience similaire que j’ai vécue en Espagne avec des familles gitanes qui devaient aussi régulariser des papiers pour arriver à scolariser des enfants non déclarés à la naissance. Dans la culture gitane, l’écrit est un apport récent, et c’est le fait de faire partie d’un clan, de porter le nom d’une famille, d’y être reconnu par un surnom parfois, qui vous défini, pas le Document National d’Identité exigé par l’administration.

    Des familles très pauvres que j’ai accompagnées dans leurs démarches ont du parfois utiliser bien des ruses, éventuellement passer par des mensonges pour obtenir les fameux papiers, car on leur demandait des preuves de naissance qu’ils n’avaient pas et devaient témoigner sur l’honneur des faits dont l’Etat civil n’avait pas trace. Beaucoup d’humiliations à subir quand on ne sait pas lire ni écrire et qu’on n’a pas gardé en tête la date exacte de la naissance de l’enfant parce qu’on vit au jour le jour et que personne ne sait quel jour de l’année on est…

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